Légendes cognacaises

Le Pont du Roi

Aux premiers jours de décembre de l’année 1545, le roi François Ier se trouvait en son château de Cognac, loin des fêtes et des exigences de la cour de Fontainebleau. D’une fenêtre, il contemplait la molle et douce Charente dont les eaux baignaient les murs du château.

Cinq heures du soir sonnaient à Saint-Léger quand François se leva de son siège, et soulevant une tapisserie, qui masquait une porte, descendit les marches d’un court escalier et se trouva dans une ruelle. Là, un homme tenait un cheval tout sellé. Sans dire mot, le roi enfourcha lestement l’animal, et éperonnant sa monture, sortit rapidement de Cognac, se dirigeant sur Cherves. François Ier se rendait nuitamment chez la baronne de Prianac dont la châtellenie se trouvait à plusieurs lieues de Cognac.

Tout alla bien jusqu’à Cherves, mais une lieue plus loin, au moment de franchir le Véron, le cheval eut peur et faisant un écart, désarçonna son cavalier. François eut à subir un bain forcé dans les eaux débordées de ce minuscule ruisseau à sec l’été, mais qui a l’humeur impétueuse d’un torrent à la saison des pluies.

Le roi se releva sans aucun mal et siffla son cheval. Celui-ci était parti à l’aventure. Notre amoureux transi renonça, en maugréant, à poursuivre son aventure galante. Il se secoua du mieux qu’il put et chercha une lumière au milieu de l’ombre et lu brouillard.

Une voix le héla en patois. François qui connaissait cet idiome, répondit au « qu’étou que là » par un « moi ! » vigoureux, mais peu explicatif. L’interpellateur était le garçon meunier de maître Michaud, dont le moulin s’étendait sur le Véron. Il proposa à l’étranger de le conduire jusque chez son patron. François n’eut garde de décliner une telle invitation. Il lui tardait de se sécher et de se restaurer. Chemin faisant, Pierre (c’est le nom. du garçon meunier) se mit à questionner son compagnon. Celui-ci, pour couper court à toute demande compromettante, se fit connaître sous le nom de comte de Saint-Pol. Il s’était égaré, en revenant de rendre visite à un seigneur de ses amis. Pierre, de son côté, lui conta ses malheurs. Son maître était avare, et comme lui n’avait pour tout bien que son bonnet, il se voyait refuser la main de sa fille, Mariette.

Quelques instants après, ils arrivaient au moulin. Michaud, flatté de la visite, si inattendue, de ce seigneur (le malin se figurait avoir affaire à un prétendant) reçut son hôte avec empressement. Il pressa sa femme de préparer le dîner. Notre homme, voulant gagner les bonnes grâces de l’étranger, commanda à la meunière d’accommoder un lièvre qu’il avait attrapé au collet dans le « Bois du Boi ». Il ne.se gêna pas pour plaisanter : « Le roi Long-nez n’attrapera pas une indigestion à goûter de mon lièvre ».
Cette plaisanterie fit rire tous les convives, et François plus que les autres. Durant le repas, le meunier se plaignit des inondations, qui n’étaient pas faites pour faciliter son commerce.

« Ce qu’il me faudrait, c’est un pont sur le Véron. Mais où trouver l’argent ? Le roi se soucie bien peu de son peuple. Il n’a d’ailleurs pas trop d’écus avec toutes les femmes qui sont autour de lui. Il ne songe qu’à son bonheur, à son plaisir. Canaille,va ! »

François ne laissa rien paraître de son étonnement et même approuva tout de la tête, ce qui était fait pour encourager notre trop bavard meunier. A la fin du repas, le roi. qui désirait rentrer à Cognac, demanda au meunier s’il ne pouvait pas lui procurer une monture.

Michaud lui céda une vieille jument à moitié aveugle, qui servait au transport de la farine chez les clients. Pierre accompagna le pseuclo comte de Saint-Pol jusque sur la route de Cognac.

Qui fut surpris, le lendemain, d’avoir à sa porte des gens d’armes ? Ce fut Michaud !

Il se vit intimer l’ordre de se rendre au château de Cognac. Le pauvre homme ne douta plus que l’étranger l’avait trahi. Il se voyait déjà dans les caves du château.
Qui allait s’occuper alors de ses affaires ?
Pourquoi aussi avait-il eu la sottise de prononcer des paroles aussi compromettantes.

Les gardes, sans s’occuper des cris et des lamentations de Michaud, poussèrent leur prisonnier devant eux à coups de bois de lance. A mesure qu’on approchait de Cognac, Michaud était accablé de plus en. plus. Il donnerait bien sa fille -pensait-il - et son moulin et encore les beaux écus cachés dans sa paillasse, pourvu qu’on lui laissât la liberté. Voilà Michaud et ses compagnons à la porte du château. Sans tarder, le meunier est conduit dans une grande salle où des seigneurs, très amusés de sa mine, ahurie et défaite, semblent attendre quelqu’un.

« Le Roi !  » annonça un huissier. Michaud ne sait plus ce qu’il doit faire, ni où se cacher. Il risque cependant un œil et se jette à terre, implorant la grâce de celui qui était la veille le comte de Saint-Pol.

François, souriant clans sa barbe, interroge Michaud :

  • Tiens-tu toujours à ton pont. Je t’en promets la construction d’un à mes frais, si tu consens…
  • Sire, je promets tout d’avance.
  • Eh bien ! prépare-toi pour le mariage de ta fille avec Pierre, ton garçon meunier, qui m’a paru un excellent jeune homme.

Michaud fut très heureux d’en être quitte pour la peur. Si sa fille ne faisait par un riche mariage, du moins, lui, aurait son pont. En s’en retournant, Michaud ne put s’empêcher d’admirer la magnanimité du roi, qui n’avait pas voulu se rappeler les paroles outrageantes qu’il avait prononcées.

Michaud eut sans doute son pont, car, aujourd’hui, il en existe un en pierre, portant la date 1547. Il est situé sur ce petit ruisseau du Véron, affluent de l’Antenne, entre le Seure, en Charente-Inférieure, et le hameau, de la Sansonnerie, sur la route de Cognac à Matha. Ce pont est appelé « Pont du Roi. »

On peut trouver et lire ce texte sur Gallica (bibliothèque numérique de la BNF) en suivant ce lien

La source d’origine est Bulletin de la Société charentaise des études locales (1930-10). pp. 220-223 (périodique conservé aux Archives départementales de la Charente).